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Dans l’axe de la ligne droite conduisant à Couard, sur le circuit routier de Montlhéry, se dressait un bouquet d’arbres. Il était situé au delà d’un passage extrêmement périlleux, la « cuvette », à qui l’on doit la réputation du lieu – la cuvette de Couard. Elle a une mauvaise réputation.
Johnny Rives
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En roulant à vitesse élevée, il était impossible de prêter attention à ce bouquet d’arbres, seule comptant la piste. Car elle plongeait littéralement dans la fameuse cuvette. Pour s’en extirper par une rampe aussi pentue que la descente précédente. Le sommet de ce raidillon comportait un autre piège. En dos d’âne, il agissait comme un tremplin, les roues quittant le sol. L’affaire se compliquait encore, la piste s’infléchissant vers la droite avant de virer à gauche pour contourner le bouquet d’arbres évoqué plus haut.
Il fut un temps où, à condition de rouler à vitesse modérée, un de ces arbres retenait l’attention. Il se terminait à mi-hauteur par un épi hirsute d’aiguilles de bois. Comme si une main de géant l’y avait, à deux mètres du sol, brisé net.
C’est à ce point précis que, le dimanche 17 septembre 1967, avait pris fin la vie d’un champion exemplaire : Jean Rolland. Il avait 32 ans. –

Jean Rolland avait cédé tout jeune à la passion du pilotage. Il l’avait découverte grâce à son grand-père qui, lui ayant confié le volant de sa 203 Peugeot, avait été son tout premier coéquipier dans un rallye. Pousser, à l’âge de 17 ans, cette paisible berline au maximum de ses possibilités sur les routes de montagne l’avait fasciné. Au point qu’il s’était dès lors passionnément voué à cette activité. Avec suffisamment talent pour, bientôt, en faire sa profession. Chose épatante chez lui, les succès qu’il enchaînait ne le transformaient pas. Il restait le garçon « nature » qu’il avait toujours été. Cela lui valait, entre autres, de ne compter que des amis dans sa ville natale, Digne…
Pendant l’été 1967, il m’avait invité à passer quelques jours de vacances auprès de lui. Nous fréquentions souvent la piscine municipale, parlant passionnément de course automobile. Un jour, il me dit : « Avec le prototype ’33-2’ qui est actuellement en développement, Alfa Romeo a l’objectif de battre les Porsche Carrera 6. Une séance d’essais est prévue en septembre à Montlhéry. »
Battre les Carrera 6 ? Cette ambition me paraissait démesurée. Mais Jean affichait une confiance totale : « Si, si ! Tu verras ! »
Je l’avais connu quelques années plus tôt. Le courant était immédiatement passé entre nous. Je les avais parfois accompagnés, lui et son fameux coéquipier Gaby Augias, dans des reconnaissances de rallye. Gaby avait un cahier sur les genoux pour noter les difficultés des spéciales sous la dictée de Jean. Ça donnait ceci : « Droite bon… Gauche bon… droite bon…etc. »
On ne saurait plus simple ! Trop simple sans doute car parfois Gaby corrigeait : « Non Jeannot. Gauche assez bon celui-là… » Et sans rechigner, Jean de corriger : « Gauche assez bon… »
On était loin des : « Droite 110, referme 95 à la borne » de René Trautmann qui avait été pendant plusieurs saisons roi des rallyes de montagne en France. Mais pour Jean Rolland, c’était suffisant. Ça marchait mieux que bien d’ailleurs. Rapidement, il était devenu quasiment imbattable dans les rallyes les plus compétitifs. Là où il se montrait le plus fort c’était dans les Alpes et dans les Cévennes. Plus qu’en Corse où il ne réussit jamais à gagner. L’année précédente, il s’y était classé 2e derrière Jean-François Piot (R8 Gordini) et devant la Porsche 911 de Vic Elford. Augias m’avait confidentiellement expliqué pourquoi, selon lui, Jean ne gagnerait jamais en Corse : « Il a horreur d’aller à la touchette, d’abimer ses voitures. En Corse, cette réserve ne pardonne pas ! »

Jean était la simplicité même. Un jour qu’un copain lui avait demandé ce qu’il ressentait d’avoir été champion de France, il avait répondu avec sa bonhommie tranquille : « La même chose que toi quand tu gagnes une partie de boules ! » Un journaliste l’avait joliment qualifié de « Rolland-le-Preux » pour sa générosité de cœur, à tous les sens du terme.
En janvier précédent, nous avions fait équipage ensemble sur une DS21 d’usine au Rallye Monte-Carlo. Expérience malheureuse me concernant. Jean venait de faire le meilleur temps des Citroën dans l’épreuve du Pont des Miolans avant de me laisser le volant jusqu’à la spéciale suivante. Hélas, une collision dans un carrefour stoppa net notre aventure. Jean ne m’en tint pas rigueur. Au point de, lors de nos vacances communes à Digne cet été là, me confier le volant de son Alfa GTA au retour de la course de côte du Mont Dore où il avait étrenné la fameuse Alfa 33-2. Pour dormir tranquillement sur le siège du passager.
Un mois plus tard étaient programmés les essais de développement de l’Alfa 33 à Montlhéry avec tous les pilotes italiens de l’équipe Autodelta (de Adamich, Zeccoli etc.). Et bien entendu Jean Rolland. Nous avions prévu de diner ensemble tous les soirs, dès le vendredi de son arrivée. Etant jeunes, gourmands et sans la moindre restriction alimentaire, nous nous promettions des ventrées de crèmes glacées – le Pub Renault des Champs Elysées en offrait de succulentes.
Jean Todt, dont on ignorait alors la brillante destinée, commençait à se faire une jolie réputation de coéquipier en rallye. Il m’avait demandé à être des nôtres. Parce que lui aussi adorait les glaces. Mais surtout pour mieux faire connaissance avec Jean Rolland avec qui, coéquipier de Chasseuil, Andruet ou d’autres, il avait rivalisé dans certains rallyes. Dans le but de lui proposer ses services ? Cela resta son secret.

Jean-Pierre Beltoise nous avait proposé de venir diner chez lui, à Saint-Vrain, à quelques kilomètres de Montlhéry, le dimanche soir une fois les essais achevés. Dans l’après-midi, il se rendit à Montlhéry pour saluer Jean et voir la nouvelle Alfa. Mais il n’en eut pas l’occasion. L’accident venait de se produire, là-bas, à Couard, loin de tout témoin. Après la « cuvette », l’Alfa insuffisamment ralentie, était allée s’abimer dans le bouquet d’arbres, prenant feu instantanément. Jean n’avait pu s’en extirper. Affligé, Jean-Pierre me téléphona à L’Equipe dès qu’il le put. L’irréparable s’était produit, Jean était mort.
On pense que sa pédale de frein, au moment où il plongeait à quelque 250 km/h dans la cuvette de Couard, était allée au plancher. L’Alfa avait décollé en haut du dos d’âne, pour être éjectée jusque dans le bosquet.
L’abominable nouvelle me laissa pétrifié. Un de mes camarades se chargea de rédiger l’information pour L’Equipe du lendemain. J’en avais été incapable. J’avais perdu un ami. Et le sport automobile français l’un de ses plus formidables héros.
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Disponible sur la boutique Classic Courses :
Jean Rolland par Alain Legay – Editions Jamval

Superbe. Merci…
Beau texte Johnny !
L’émotion ruisselle à chaque ligne de ce magnifique hommage. A chaque fois que Johnny donne accès à un pan de son intimité… ça claque !
Beaucoup d’émotion dans cette note, merci.
La cuvette de Couard aujourd’hui.
Très beau texte Johnny, comme chaque fois. Merci !
Dans sa biographie, Henri Greder dénonce l’attitude ignoble de Carlo Chiti et du directeur de la compétition de la SOFAR, François Landon, qui se sont immédiatement dédouanés en invoquant l’erreur de pilotage. Souvenir personnel : au GP d’Albi de F2 1966, Eric Offenstadt, enrôlé par Ron Harris sur une Lotus d’usine, lui avait prêté sa Lola mais l’assistance de Jean Rolland était si indigente qu’avec Alain Bertaut, nous avions assuré son panneautage
N’est ce pas le meme Carlo Chiti qui eut des propos indignes après l’accident mortel de Depailler ? Une spécialité Alfa ou Chiti ?
Superbe texte de MONSIEUR Rives comme à chaque fois qu’il nous livre sa prose. J’ai eu la chance d’avoir Henri Greder (et Régine sa femme et copilote de l’époque) comme voisins, ce qui m’a permis d’ avoir des commentaires de première main sur toute une époque et également d’avoir la chance (?!?) d’avoir un moniteur d’auto-école très particulier (Je crois que Johnny Rives garde des souvenirs de ses expériences de passager du Nancéen). Comme j’ai pu l’évoquer avec Alain Legay alors qu’il écrivait la de Jean Rolland, Titi Greder n’était pas avare de compliments lorsqu’il évoquait Jean Rolland (dont nous étions mon père et moi de grands admirateurs). Ce n’était pas banal dans la bouche d’Henri qui était rarement disert sur les qualités (aussi bien humaines que sportives) des autres. Je me souviens de ses commentaires peu amènes (pour le moins) concernant l’attitude des responsables d’Alfa Roméo après l’accident de « couard » mais aussi son admiration pour ce pilote « bon partout ».
En plus de sa pointe de vitesse, il admirait autant sa faculté d’adaptation que celle qu’il avait de sentir et respecter la mécanique.
Encore merci
Belle lecture. Merci.