Autodromo Nazionale di Monza, Lombardia, Italia, le 7 septembre 1975
Des pluies torrentielles transforment le paddock en piscine. Surprenant à Monza. Première fois depuis dix ans qu’il pleut le jour du Grand Prix.
Patrice Vatan
Deux mécanos poussent la Lotus 72 de Jim Crawford sous la bâche JPS comme si c’était une barque, elle a de l’eau jusqu’aux moustaches.
Abrités sous une tente d’hospitalité, Guy, Gilbert et moi supputons les risques d’annulation de la course devant une platée de spaghetti bolognaise dont la dernière goulée éclate immanquablement en étoile sur ma chemise de douanier.
Brutalement les nuées se dispersent, laissant revenir le soleil comme s’il était juste parti pisser.
Alors explose Monza.
Le vénérable autodrome de Monza, ouvert en 1922, tient du pèlerinage de Lourdes et des arènes de Néron à la fois.
Y convergent des centaines de milliers de tifosi en prière les jours précédents, espérant l’apparition de deux dieux rouges auxquels ils dédient d’éloquentes offrandes scripturales : « Dio perdona, non la Ferrari ». « Regazzoni per l’eternità ». Et bien sûr le classique « Basta con la mafia inglese ».
Ceux-là qui au matin du Grand Prix, grimpés comme des singes sur les immenses panneaux Agip dont ils crèvent la toile de leurs pieds, font de l’autodrome les arènes de Néron, brandissant un pouce baissé à l’encontre de toute monoplace non numérotée 11 ou 12.

La tension est maximale à l’instant ou le directeur de course lève le drapeau.
Je suis posté à l’extérieur de la première chicane, peu après la ligne de départ, spot du tonnerre que je partage avec le gratin des photographes mondiaux. Impression d’être au centre du monde.
De temps à autre, je reçois des jets de canettes, des ordures diverses dans mon dos. Derrière, la trogne écrasée contre le grillage, des tifosi s’agglutinent, hurlant des imprécations contre les nantis qui leur bouchent la vue.
Plèbe qu’aurait filmée avec bonheur un Fellini ou un Pasolini. Une secrète jouissance monte en moi, que je ne réprime pas.
En pole, les deux flèches rosso corsa s’éjectent en tête, suivies de Scheckter, Mass et Reutemann et un peloton dont la fureur sonore couvre à grand-peine les hurlements démoniaques poussés par cent mille poitrines.
Au deuxième passage, la Tyrrell 07 de Jody tourbillonne dans un nuage de gomme dans la chicane, stoppe net sous les vivas hurlés depuis l’enfer de la tribune. Les deux Ferrari 312 T feront cavalier seul jusqu’à huit tours de la fin quand Lauda, victime de vibrations mais surtout assurant son titre mondial, lèvera le pied au profit d’un combatif Fittipaldi.
Enfin l’apothéose.
Regazzoni, que les tifosi naturalisent italien dans la seconde, monte sur le podium dans un délire collectif qui soulève les tribunes et impressionnera durablement quiconque l’a vécu. Des hordes barbares envahissent le circuit que la police montée ne parvient nullement à empêcher de s’abattre sur les deux Ferrari comme sauterelles sur un champ de blé.
Ainsi s’achève pour notre petite bande une saison européenne complète sur le terrain, dix GP d’affilée
Image © Guy Royer
Niki Lauda, pilote payant révélé après son transfert chez Ferrari (sur la recommandation de Clay Regazzoni) où il fut brillant, n’atteignit sa vraie dimension qu’après son dramatique accident du Nürburgring et son retour miraculeux cinq semaines plus tard. Il naviguait désormais seul sur un orbite supérieur qu’il ne quitterait plus.
Olivier,
En es-tu si sûr ? Il me semble que la valeur de Lauda était déjà éclatante en 1975, année où il fut sacré champion du monde. L’accident de 1976 au Nurburgring, et ses conséquences, a ajouté une dimension humaine supplémentaire au personnage, mais sa « vraie valeur », comme tu dis, était déjà bien établie.
Mon cher René, mon clavier a dépassé ma pensée ! Bref ça a donné une c…rie. j’ai repris mon commentaire qui je l’espère rend à Niki la justice qui lui est due.
J’étais présent à ce G.P. d’Italie , à Monza , en 1976 , justement sur le côté extérieur de la première chicane , après la ligne droite du départ .
L’ambiance , l’atmosphère et la frénésie étaient particulières , dans le vénérable parc de Monza .
Typiquement italiennes !
Parties en pôle-position , les Ferrari de Lauda et Reggazoni volaient .
Et tout ce qui pouvait l’être , aussi . . .
L’effronté Niki Lauda après une année d’installation chez Ferrari en 1974 était en pleine ascension en 1975 année qui le conduira au titre. Je me souviens le samedi aux essais sur le Nürburgring du commentaire dithyrambique de Johnny Rives dans l’Equipe qui voyait Lauda survoler le circuit de bosse en bosse et qui finit par crever le plafond des 7 minutes au tour. Le lendemain j’assistai à une lutte acharnée qu’il livra à un remarquable Depailler. Sans son accident l’année suivante il aurait pu probablement ajouter encore d’autres titres.