« On me demande toujours si j’aimais Spa. Après la course, je l’adorais. Mais avant, je le détestais. C’était le circuit le plus difficile, car c’était un véritable défi mental, tout simplement parce que les virages étaient très rapides. Une bonne course là-bas me procurait plus de satisfaction que n’importe où ailleurs. Et le circuit me portait chance : je crois y avoir remporté cinq victoires. » – Brian Redman
Olivier Favre
Photo de couverture par Bernard Cahier.
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Un soir, il y a longtemps déjà, deux journalistes anglais réputés discutent autour d’un verre :
Denis Jenkinson : « Je me suis souvent dit que ça aurait été génial de faire les Mille Miglia dans une Porsche 917. »
Nigel Roebuck : « Conduite par qui ? Rodriguez ? Siffert ? »
DJ : « Non, non, si j’avais eu le choix, j’aurais choisi Brian Redman. Il était tout aussi rapide qu’eux, et bien plus intelligent. Avec Brian, on aurait eu bien plus de chances d’arriver au bout… »
A lui seul, ce petit échange en dit beaucoup. Sur la mentalité de « Jenks » déjà : une 917 à fond sur les routes des Mille Miglia ? Une idée à faire dresser les cheveux sur la tête de 99,9% des gens ! Mais aussi et surtout sur le respect que peut inspirer Brian Redman. Un vieux monsieur d’aujourd’hui 89 ans, survivant de l’époque la plus exaltante mais peut-être aussi la plus dangereuse de l’histoire de la course.

Et pourtant … Quand on liste les meilleurs pilotes d’endurance de l’histoire, certains noms viennent spontanément : Jacky Ickx, Jo Siffert, Pedro Rodriguez, Stirling Moss, Olivier Gendebien, Tom Kristensen, pour ne citer que les plus évidents. Mais pense-t-on à Brian Redman ? Pas sûr. Alors que, hormis les 24 Heures du Mans (que Siffert et Moss n’ont pas gagnées non plus), son palmarès n’a rien à envier à ces grands noms. Il n’est pas excessif d’affirmer que Brian Redman est l’un des pilotes les plus sous-estimés de l’histoire de la course. Mais plutôt que de raconter la vie de Brian, concentrons-nous sur ses prestations aux 1000 km de Spa.
Sentiments mêlés
C’est en 1966 qu’il y vient pour la première fois, associé à Peter Sutcliffe sur la GT40 de ce dernier. Et comme il l’a raconté plus tard, cela aurait bien pu être la dernière : « Après la première séance d’essais, j’avais envie de tout laisser tomber. Je n’arrivais pas à croire à une telle vitesse sur des routes pareilles, sans aucune protection. » Il est pourtant revenu l’année suivante. Et cinquante ans plus tard il ne sait toujours pas comment il a fait pour ne pas être impliqué dans l’effrayant accident de la Ferrari 412 P de Willy Mairesse, sorti juste devant lui sous une pluie battante.

Encore un an de plus, toujours la pluie et Brian monte avec Jacky Ickx sur la plus haute marche après avoir efficacement secondé le Belge, qui a ce jour-là fait le vide autour de lui lors d’un premier tour légendaire. Malgré cette victoire qui s’ajoute aux places d’honneur des deux années précédentes, Brian va développer une relation d’amour et de haine à l’égard du circuit ardennais, ne craignant pas d’avouer que ce tracé lui faisait très peur. « Chaque fois que j’y allais, je pensais que j’allais y laisser ma peau. La nuit précédant la course, dans mon lit, le visage ruisselant de sueur, je me disais : ça y est, c’est fini. »
En 1968, lors du Grand Prix de Belgique, ce pressentiment aurait bien pu se muer en prémonition. Suite à une rupture de suspension de sa Cooper-BRM, il quitte la piste au virage des Combes. Il s’en sort vivant, mais avec un bras droit salement amoché. Au point que le chirurgien qui va l’opérer à Liège le prévient qu’il n’est pas sûr de le sauver.
Siffert-Redman

Réparé avec des broches au niveau du coude, son bras se remet pourtant. Redman revient à Spa un an plus tard, cette fois chez Porsche. Apparié avec Siffert, puisque Brian a pris une sage décision quelques semaines plus tôt : « Après la première course, les 24 Heures de Daytona, on m’a demandé si je voulais être le numéro un dans ma propre voiture, ou piloter avec Jo Siffert. Je savais qu’en faisant équipe avec Seppi, je serais le numéro deux, mais je pensais que nous gagnerions plus de courses ainsi, donc cela ne me dérangeait pas. » Bien vu ! Brian glane cinq victoires cette année-là, dont les 1000 km de Spa avec un coupé 908 longue queue.
En 1970 voici la paire Siffert-Redman de retour à Spa, cette fois avec une 917 K Gulf. Avec d’abord une grosse frayeur aux essais : à 280 km/h, un pneu arrière dilaté se désolidarise de sa jante et provoque une terrible embardée. Brian parvient à rattraper la voiture sans rien toucher et à revenir au stand au ralenti. Où Siffert le moque : son visage a pris la couleur, blanche, de sa combinaison ! Le lendemain, après le légendaire duel Siffert-Rodriguez au départ, tout se passe bien et Redman décroche sa troisième victoire consécutive à Spa. Pourtant, le Britannique prend sa retraite fin 70, ébranlé par les disparitions de McLaren, Courage et Rindt. « J’ai dit à ma femme : ils tombent comme des mouches. Je serai le prochain ». Brian emmène donc sa famille en Afrique du Sud où on lui a proposé de diriger une concession BMW.

Retour chez Ferrari
Mais il n’est pas à l’aise dans ce pays violent où règne l’apartheid. Après quatre mois la famille Redman revient en Europe. Et Brian doit chercher un volant, puisque son exil l’a convaincu qu’il n’est pas fait pour un travail « classique ». Coup de chance – du moins le croit-il alors – Derek Bell étant novice à la Targa Florio, Wyer l’appelle pour reformer la paire Siffert-Redman. Résultat : deuxième accident grave, dont Brian réchappe avec de sérieuses brûlures. Retour en fin de saison, victoire à Imola en Interserie, et Ferrari le sollicite à nouveau. Ce n’est pourtant pas le genre de la maison : « Bree-an, tu es le seul à qui on a proposé un volant deux fois. » lui dit Forghieri. (1) Dès sa première course (9 Heures de Kyalami), Redman gagne avec Regazzoni. Rebelote quelques mois plus tard à Spa, où son expérience lui sert :
« Mon coéquipier Merzario n’aimait pas le circuit, et quand je suis remonté dans la voiture, Ronnie Peterson était à mes trousses. Je roulais aussi vite que possible et nous sommes arrivés aux Combes. Depuis mon accident avec la Cooper, je prenais toujours une trajectoire inhabituelle dans ce virage, pour me laisser un peu plus d’espace au cas où quelque chose tournerait mal. L’espace d’un instant, j’ai aperçu des couleurs qui bougeaient dans la foule des spectateurs. En général, ça veut dire que les gens courent, attirés par un accident par exemple, ou qu’ils ouvrent leurs parapluies. J’ai donc freiné un peu plus tôt que prévu, et heureusement car je me suis retrouvé sur une route mouillée. Le mouvement que j’avais aperçu, c’était bien des parapluies qui s’ouvraient. J’ai réussi à passer, mais Ronnie a percuté le rail à cet endroit ».

Brian Redman, un survivant
Cette victoire sur Ferrari marque la fin d’une extraordinaire série. Compte tenu de son absence en 1971, Brian Redman a remporté les 1000 km de Spa quatre fois en autant de participations, entre 1968 et 1972. Avec en bonus une victoire aux 500 km en 1970 (Chevron 2 litres). Sa carrière se poursuivra encore pendant plus de 15 ans, alternant hauts (victoires aux 24h de Daytona et aux 12h de Sebring notamment) et bas (une kyrielle de déceptions aux 24h du Mans). Surtout, la Sorcière aux dents vertes sera tout près de l’embarquer à sa troisième tentative (arrêt cardiaque et coma après son crash en Can-Am à St Jovite en 1977).
Sans doute découragée la Sorcière … Car aujourd’hui, à 89 ans, Brian Redman est toujours là et peut regarder son parcours avec fierté. Rien que la liste des voitures qu’il a conduites ressemble à un Who’s who de l’histoire des courses d’endurance pendant 25 ans. Ford GT40, Porsche 908, 917, 935, 936, 962C, Lola T70 et T610, Ferrari 312 PB, Matra 650, Chevron B16 et B19, Jaguar E Lightweight, XJR-5 et XJR-6, BMW CSL, Alfa Romeo 33TT12, …

Selon moi, avec Jacky Ickx, Derek Bell et Henri Pescarolo, Brian Redman est l’un des quatre grands survivants de l’endurance. Durant une carrière couvrant trois décennies, ces hommes ont accumulé les victoires avec les plus emblématiques machines. Et ils peuvent encore aujourd’hui raconter leurs souvenirs de leurs terrains de jeux du dimanche aux conditions de sécurité précaires : les Hunaudières sans chicanes, la Nordschleife ou, puisqu’il est question de Spa, le S de Masta. Une courbe que Jackie Stewart considérait comme « de loin le virage le plus difficile au monde ». Bref, Hats off Mister Redman !
NOTES :
(1) Pilote Ferrari en 68 en F2, Redman avait pu constater la pression permanente qui pesait sur les pilotes de la Scuderia et avait refusé un volant F1 pour 69. « Je me suis dit que si je pilotais pour Ferrari dans ces conditions, je serais mort avant la fin de l’année. »
Les informations et citations de cette note sont issues principalement d’entretiens que Brian Redman a accordés au magazine Motorsport et du livre qu’il a co-écrit avec Jim Mullen « Daring drivers, deadly tracks ». Je ne saurais trop en conseiller la lecture (il en existe une traduction française aux Editions du Palmier).
photo de couverture de Bernard Cahier.

Merci à Olivier Favre de nous avoir mieux ouvert les yeux sur le palmarès de ce pilote talentueux.Sa modestie nous a sûrement détourné l’esprit quant à son superbe palmarès. C’est un signe d’élégance et de classe qu’il fallait absolument souligner d’un double trait.
Siffert , bof . Rodriguez itou . Gendebien : oui . Kristensen :oui .
MAIS surtout PESCAROLO , quel oubli . Dommage
Siffert, Rodriguez bof…?
Ce serait sympa de mettre le crédit photo sur le magnifique portrait en ouverture de Brian Redman.
Photo Bernard Cahier
Merci Paul-Henri. Je n’ai pas tes coordonnées directes. Si tu pouvais me les passer : olivier@classiccourses.fr
J’ai écouté Brian Redman lors d’un Rétromobile rapporter un épisode de course mémorable. Aux 1000 km de Spa de 1968 il attendait la fin du premier tour et lorsque Jacky Ickx son équipier se présenta il s’en est suivi un très long silence pendant lequel il imagina qu’un gros accident ait pu survenir sous la pluie mais il fut stupéfait lorsqu’il réalisa l’écart phénoménal qu’il avait avec ses poursuivants.
Et Gérard Larousse ?
Si on veut évoquer des pilotes intelligents sachant conduire, ne pas oublier Vic Elford