Senna

Senna / Prost. Première au GP de Monaco 1984

par | 11 Sep 2024 | 8 commentaires

Monaco, 3 juin 1984. L’été n’est plus très loin, mais comme souvent vers la fin du printemps, la météo monégasque est capricieuse. Le ciel est très chargé dès le début des essais et des trombes d’eau s’abattent sur la principauté de Monaco le jour du grand prix !
L’orage gronde aussi en coulisses, entre l’ACM (Automobile Club de Monaco) d’un côté et la FISA et la FOCA de Bernie Ecclestone de l’autre, car l’ACM a vendu une partie des droits TV à la chaîne américaine ABC. Les instances dirigeantes de la F1 estiment que cet accord est contraire aux Accords Concorde et réclament leur dû, mais tout cela doit se régler au tribunal !

Nicolas Anderbegani

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Monaco 1984
Affiche GP de Monaco 1984

Mais revenons au sport. Face aux inquiétudes légitimes des pilotes en matière de sécurité, la partie du circuit sous le tunnel sera arrosée – une idée suggérée par Niki Lauda – afin d’éviter des changements d’adhérence abrupts entre la piste détrempée et l’asphalte sec du tunnel, d’autant plus qu’à cette époque la sortie est suivie d’une chicane rapide plutôt délicate à négocier.

Prost, l’homme en forme

Alain Prost – GP de Monaco 1984 © DR

Victorieux au Brésil et en France, Alain Prost est l’homme en forme du début de saison. Il a signé la pole position dans les rues de la Principauté, pulvérisant de deux secondes son chrono de 1983. Evincé brutalement par Renault après l’échec dans la conquête du titre mondial en 1983 face à Nelson Piquet et Brabham BMW, le Français a rejoint Niki Lauda chez McLaren. Depuis qu’elle est passée sous la férule de Ron Dennis en 1980, l’écurie britannique est dans une phase ascendante et semble avoir entre les mains cette année l’arme absolue : la McLaren MP4/2. Conçue par John Barnard, dotée d’un excellent aérodynamisme et d’une excellente tenue de route, elle dispose du nouveau V6 Turbo TAG développé par Porsche. Ce moteur n’est pas forcément le plus puissant mais il s’avère très souple, fiable et économe en carburant.  Avec le double champion du monde autrichien et l’étoile montante tricolore, McLaren a visiblement constitué une véritable « dream team »

Senna intrigue

Senna
Ayrton Senna – Stefan Bellof -GP de Monaco 1984 © DR

Sur la grille de départ, Alain Prost devance Nigel Mansell sur Lotus, les Ferrari d’Arnoux et Alboreto, puis les Renault de Warwick et Tambay. En dépit de leur supposée agilité, les voitures dépourvues de turbo et équipées du Cosworth DFY sont évidemment à la ramasse. Chez Toleman, petite écurie modeste qui bénéficie néanmoins d’un moteur turbo préparé par l’artisan britannique Brian Hart, on tente un coup de poker face à cette météo dantesque : le jeune débutant Ayrton Senna n’embarque que les deux tiers de l’essence nécessaire pour couvrir les 78 tours prévus, en tablant sur une consommation moindre par ces conditions pluvieuses et un arrêt de la course à la limite des deux heures règlementaires. Le jeune brésilien est aussi l’une des attractions de ce début de saison.  

Ayrton Senna intègre le F1 circus précédé d’une solide réputation, qu’il s’est forgé durant les trois saisons passées en Angleterre. Auréolé du titre de Formule 3 britannique, acquis à l’issue d’un duel intense et parfois limite avec Martin Brundle, le brésilien au pilotage rapide, spectaculaire et agressif, n’est pas passé inaperçu. Objet de nombreuses convoitises, il s’est finalement lié à Toleman, non sans avoir solidement négocié son arrivée, puisque son contrat contient une clause de sortie en cas de voiture non compétitive. Une faille qui sera utilisée en fin de saison…Pour l’heure, il a déjà largement pris la mesure de son équipier vénézuélien Johnny Cecotto, marquant un point dès son second grand prix, en Afrique du Sud, puis un autre dès la course suivante à Spa-Francorchamps. Le paddock a pu constater le caractère déterminé et bien trempé du jeune rookie, qui semble pourtant si frêle physiquement mais dont la personnalité ténébreuse et insaisissable intrigue.

Bellof se fait remarquer

Avec 20 minutes de retard, le Grand Prix de Monaco est lancé ! Fidèle à son approche pragmatique, Alain Prost ne prendra pas de risques inconsidérés. Le Français déteste courir sous la pluie, ayant été profondément marqué par l’accident de Didier Pironi à Hockenheim en 1982, pendant des qualifications disputées dans des conditions dantesques là aussi. Depuis ce jour, Prost s’est juré de ne jamais sacrifier sa sécurité au profit de la performance, et de ne jamais outrepasser les limites « raisonnables ». Une philosophie qui s’opposera, quelques années plus tard, au jusqu’au-boutisme de Senna le « samouraï », lorsque celui-ci sera devenu son équipier chez McLaren-Honda.

Stefan Bellof -GP de Monaco 1984 © DR

Dès les premières boucles, Prost est talonné par le fougueux Nigel Mansell sur sa Lotus. Au 11e tour, alors que des commissaires essaient d’évacuer la Brabham en panne de Corrado Fabi, Prost heurte, heureusement à très faible allure, l’un d’entre eux, ce dont profite Mansell en embuscade qui prend ainsi les commandes Plus loin, deux hommes réalisent une remontée impressionnante : Ayrton Senna, ainsi que le jeune allemand Stefan Bellof, qui roule sur Tyrrell. Au 14e tour, le brésilien double René Arnoux et pointe en 4e position, tandis que Bellof, parti 20e sur la grille, est déjà 8e ! On ne le sait pas encore, mais la Tyrrell est illégale et roule très en deçà du poids réglementaire. Néanmoins, le pilotage de Bellof force l’admiration !

Mansell dans les rails

Nigel Mansell s’échappe, roulant deux secondes au tour plus vite que Prost, mais, imprudent, il part à la faute au 16e tour dans la montée vers le Casino et heurte le rail. La Lotus est pliée. Fin de l’histoire pour le pilote moustachu, qui devra encore patienter pour décrocher sa première victoire. Le pilote McLaren reprend logiquement la tête et semble se diriger vers une indiscutable victoire, mais rien n’est moins sûr ! Le français souffre de problèmes de freins. La McLaren dispose en effet de freins carbone, encore très rares à cette époque. Ces freins se révèlent très performants sur le sec mais beaucoup moins sous le mouillé où le risque de blocage force Prost à ralentir l’allure.

Mais, derrière, les regards se portent sur la modeste Toleman-Hart blanche du jeune Senna. Après avoir passé Lauda au 19e tour par l’extérieur juste avant la Rascasse, le brésilien remonte comme une fusée sur Prost, lui reprenant plusieurs secondes par tour. Alors que l’écart était de 33 secondes au 20e passage, il n’est plus que de 11 secondes au 30e passage ! La pluie gomme les différences de performances entre les monoplaces, mais, surtout, le déluge ne semble pas perturber le jeune brésilien, qui est comme un poisson dans l’eau.  Pourtant, Senna n’est pas le plus rapide en piste ! Stefan Bellof sur sa Tyrrell roule encore plus vite, après avoir passé au forceps Arnoux quelques tours plus tôt pour le gain de la 3e place, mais l’écart sur les leaders est encore important.

Prost s’agite…

Prost fait de grands gestes dans la ligne droite pour alerter la direction de course et l’inciter à stopper le grand prix, alors que la pluie continue de s’intensifier et que les sorties de piste s’accumulent. Après quelques tours de tergiversations, le directeur de course Jacky Ickx décide sagement d’interrompre l’épreuve à la fin du 32e tour. Mais la confusion va bientôt s’installer ! Le drapeau rouge étant agité, la réglementation stipule que les pilotes doivent rejoindre la grille « à vitesse raisonnable ». Alain Prost, en tête, se conforme au règlement et arrête sa monoplace juste devant la ligne de départ, au niveau des commissaires brandissant le drapeau rouge et le drapeau à damier, signifiant ainsi que la course est arrivée à son terme. Revenu comme une flèche, Senna surgit seulement quelques secondes après dans le sillage de la McLaren au ralenti, mais n’obtempère pas aux ordres des commissaires et n’arrête pas sa monoplace devant les drapeaux, passant à fond la ligne d’arrivée ! Il contrevient à la réglementation, puisque la course étant interrompue, mais échappe finalement à la disqualification.

…et gagne à 50%

Senna salue la foule dans le tour de décélération, pensant avoir gagné puisqu’il a dépassé Prost. Une terrible désillusion l’attend : le Grand Prix ne repartira pas et, conformément au règlement, le classement final prend en compte les positions du tour précédent le drapeau rouge, soit le 31ème tour. Lorsqu’il revient aux stands, apprend que Prost est déclaré vainqueur et qu’il est officiellement deuxième, Senna laisse éclater sa colère envers la direction de la course. La confusion est totale. La plupart des chefs d’équipes n’ont pas aperçu le drapeau à damiers et se rendent à la tour de contrôle pour demander à quelle heure est prévu le second départ. Il n’y en aura pas. Alain Prost est bel et bien déclaré vainqueur, mais Ayrton Senna ne décolère pas. Un tour ou deux de plus, et le jeune brésilien était persuadé de prendre officiellement les commandes. La course ayant été interrompue avant la mi-course, seulement la moitié des points est attribuée. Prost n’engrange d’ailleurs que 4,5 unités au lieu des 9 points habituels…et perdra le titre face à Niki Lauda pour…un demi-point !

Senna 2e

Senna
Ayrton Senna – GP de Monaco 1984 © DR

A fleur de peau, Senna estime devant quelques journalistes, qu’on lui a « volé » la victoire. « Quand il pleut, vous risquez de perdre le contrôle ou de percuter quelqu’un qui perd le contrôle mais si vous sentez que vous dominez la situation alors c’est vous qui agissez sur les événements au lieu de les subir » Ses supporteurs crient au scandale, et la fédération brésilienne s’en mêle, n’hésitant pas à avancer sa théorie du complot en pointant du doigt les liens unissant Jacky Ickx à Porsche, le motoriste de McLaren.  Rien ne dit pourtant que Senna aurait gagné si la course avait continué, car sa Toleman subissait une surchauffe du moteur et sa suspension avait été endommagée contre un vibreur. Senna n’avait pas embarqué suffisamment de carburant pour aller au bout de l’épreuve, ce qui aurait pu lui valoir une panne sèche en fin de course. De plus le pilote le plus rapide au moment de l’interruption n’était pas Senna mais Stefan Bellof qui aurait été un rival redoutable vers la fin de la course. Avec des si…Le jeune Allemand, révélé en Sport-Prototypes avec Porsche, était également un très grand espoir, dont la trajectoire se brisera tragiquement dans le raidillon de Spa l’année suivante.

Senna-Prost, dès lors…

Quoi qu’il en soit, en ce jour du 3 juin 1984, éclipsant le succès d’Alain Prost, c’est Ayrton Senna qui a crevé l’écran. La légende de Magic peut commencer. Le brésilien vient de montrer, pour son 6ème grand prix seulement, l’étendue de son talent et sa mentalité de guerrier implacable. Studieux, méticuleux, très fin dans son approche technique, focalisé sur l’amélioration de son physique, encore chétif, le jeune pauliste n’a qu’un objectif : la victoire. Et pour ce faire, il faut détrôner l’homme fort du moment, qui est Alain Prost. Ce n’est que partie remise ! La rivalité ne fait que commencer…et durera presque une décennie !

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8 Commentaires

  1. Pierre Ménard

    Très bon article, merci. Dans sa gentille paranoïa, Senna était intimement persuadé que l’establishement de la F1 ne laisserait pas un rookie battre une star sur un des circuits les plus emblématiques. Cet épisode monégasque sera certainement un des moteurs de cette volonté farouche de battre Prost. Lionel Froissart, qui le connaissait bien, m’avait raconté qu’Ayrton considérait Alain comme le plus fort et donc, celui à battre en priorité. Cela en deviendra une fixation pendant dix ans.

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  2. Olivier Rogar Santoni

    Bienvenu sur Classic Courses à Nicolas Anderbegani qui relate une course dont nous sommes nombreux à nous souvenir. Elle initiera une rivalité qui marquera l’histoire de la Formule 1. Elle aura aussi des conséquences inattendues sur le classement du championnat du monde 1984.

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  3. René Fiévet

    Mince, il ne manquait plus que cela ! A star is born. Quelle maîtrise de l’écrit et du récit, quelle intensité, sans fioriture, sans artifice, avec des phrases courtes, toutes pleines de signification. Bref, quel talent ! J’ai l’impression que certains d’entre nous – moi en premier – viennent de prendre un sacré coup de vieux. Il va falloir songer à raccrocher les crampons.
    Puis-je suggérer à Olivier Rogar de faire preuve à l’avenir de plus de discernement, et surtout de prudence, avant d’admettre de nouveaux venus sur notre site. Le secret de notre réussite ne réside-t-elle pas en notre capacité à reproduire à l’identique, article après article, ce que nous savons faire depuis toujours, et qu’il ne nous est jamais venu à l’idée de questionner ou de remettre en cause. On ne change pas une équipe qui gagne.

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  4. Olivier FAVRE

    René l’a très bien dit avec une bonne dose de second degré : cette note très agréable à lire fait souffler un vent de nouveauté sur CC, ce qui n’est pas si courant. Souhaitons, le moment de surprise passé, que les vieux piliers du site (dont je fais partie), loin de raccrocher les crampons, considèrent cette note alerte comme un coup de fouet bienvenu. Comme son auteur.

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  5. Nicolas Lalande

    Bravo à l’équipe !! Très bel article effectivement, et même si je suis un inconditionnel d’Ayrton, dont la mort m’avait bouleversé pendant près d’1 an, je suis très heureux que le talent de Bellof y soit mis en lumière également. Car il fut aussi le héros de cette course, et on ne parle quasiment jamais de sa performance. D’autant plus que, je ne sais pas pour quelle raison, il ne monta pas sur le podium … Pierre VV a décrit la rencontre entre Ayrton et J.Ickx à l’aéroport le soir même: ce ne fut pas triste ! Ickx, surdoué de pilotage sous la pluie [ talent hors norme !!] ne connaissait que trop bien les dangers de la pluie et c’est en toute bonne foi qu’il avait neutralisé la course … mais Ayrton lui en a tenu rigueur pendant des années, au terme des quelles ils ont seulement pu se réconcilier … alors que l’article montre excellemment ce qui aurait probablement suivi si la course avait continué !!
    Merci beaucoup Classic-Courses

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    • Linas27

      Bellof a été disqualifié , sa monoplace était sous le poids minimum. Cette saison là Tyrrell avait fait construire une voiture très légère. Le Cosworth ne pouvait plus rivaliser avec les Turbos. Le stratagème des billes de plomb rajoutées dans le réservoir d’eau fut découvert à Dallas (Brundel second). Episode peu glorieux dans la carrière du « marchand de bois ».

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  6. Emile Danlepan

    Petite rectification sans grande importance : Alain Prost n’a pas gagné le GP de France en 1984, il a signé sa deuxième victoire à Saint-Marin.
    Merci à l’auteur de ce très bon article.

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  7. dupuis

    Tout le monde a oublié qu’à moins de la moitié de la course il ne restait plus que 7 voitures (1 disqualifiée) après une douzaines d’abandons. Vous imaginez le ridicule d’une fin de course entre 2 ou 3 voitures ?

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