Il nous arrive de recevoir des contributions spontanées de lecteurs si discrets que jamais ils ne mettent le moindre commentaire sur nos articles. Ils disparaissent ensuite sinon pour toujours, du moins pour de longues périodes. Comme chaque année, ce jour triste du 6 octobre vient heurter nos souvenirs d’enfants, de jeunes hommes ou d’hommes. La disparition de François Cevert a marqué tous ses contemporains. Même indifférents au sport automobile. Nous laisserons à Jean Villers son approche originale, mais non moins troublante, de cet anniversaire.
Olivier Rogar
Au cinquantième anniversaire de la disparition de François Cevert, dans la mesure où de beaux hommages et résumés de sa carrière n’ont pas manqué de fleurir, j’ai eu envie de faire vivre un instant par l’imaginaire et l’écriture ce couronnement qu’il avait fait espérer à toute la France et à tous ceux qui étaient sensibles à l’élégance, à la beauté du geste et au talent, cette apothéose à laquelle le destin avait fermé brutalement la porte, à la stupeur générale.
J’allais sur mes 15 ans, ce 6 octobre 1973. Longtemps après, ma mère me redisait « tu n’as jamais été aussi abasourdi que lorsque tu as appris la mort de François Cevert ». Cet épisode demeure encore et toujours dans un repli douloureusement sentimental de mon âme.
Ce jour ( 25/02/2024) même marque le 80ème anniversaire de sa naissance. Je crois que quelque part en Ecosse, Sir Jackie y songe avec émotion.
Jean Villers

Selon l’expression en vogue à l’époque, la nouvelle venait de tomber sur les téléscripteurs de l’A.F.P. tard dans la soirée de ce 6 octobre 1974: « ce dimanche, sur le circuit de Watkins Glen dans l’état de New-York, notre compatriote François Goldenberg est devenu le premier français champion du monde de Formule 1 en remportant l’ultime course de la saison… »
1974, une saison si pleine de rebondissements, après un hiver agité qui a vu Fittipaldi passer de Lotus à McLaren, Ferrari engager Lauda et faire revenir Regazzoni tandis que Goldenberg était promu premier pilote chez Tyrrell suite au retrait de Stewart, triple champion du monde. À la veille de la tournée nord-américaine qui en constitue l’apothéose, de Mosport au Canada à Watkins Glen, le tandem des pilotes Ferrari, Regazzoni (46 pts.) et Lauda (38 pts.) encadre Goldenberg (45 pts.) et Fittipaldi (43 pts.) au classement. Peterson, le Leader du team JPS Lotus, nanti de seulement 31 pts. n’a plus qu’une chance purement mathématique.
Après Mosport qui a vu la victoire de Fittipaldi devant Regazzoni et Peterson, la situation semble définitivement décantée au profit des deux premiers qui se retrouvent à égalité de points (52), le brésilien ayant l’avantage de compter 3 victoires contre une seule au suisse. Conséquence de son abandon dans l’Ontario, Goldenberg ne garde qu’une chance toute théorique puisqu’il pointe désormais 7 points derrière le duo restant en lice pour le titre mondial.
Malgré la forme éclatante affichée par les splendides Brabham BT44 blanches surlignées de l’élégant liseré tricolore du sponsor Martini, le français qui retrouve le terrain fétiche de sa première victoire, s’apprête à nous rejouer le coup de 1971. Ken Tyrrell n’a pas lésiné sur les moyens, octroyant à son pilote un Cosworth DFV du tout dernier cri, à peine rodé et qui marche le tonnerre. À tel point que certains s’interrogent sur sa cylindrée effective ou sur le taux d’octane du carburant fourni par Elf, comme ce fut parfois le cas au plus fort de la domination de Stewart.
La voiture bleue d’Ecosse s’envole donc conformément aux prévisions, sachant que la victoire ne suffira pas en soi. Il faut compter sur les Brabham qui terminent la saison en force pour verrouiller le podium et encore sur la pugnacité de James Hunt pour contenir Fittipaldi en cinquième position. Le scénario impensable est en train de se dérouler ; déjà officiels et team principals sortent leurs calculettes tandis que journalistes, suiveurs et amateurs se lancent dans les plus folles spéculations : si tout reste ainsi, il y aura deux champions du monde, comptant chacun le même nombre de points (54), le même nombre de victoires (3 tous les deux) et qui demeurent inséparables au nombre des places d’honneur et accessits ( chacun 2X second, 2X troisième, 2X cinquième et encore 1X quatrième).
On est bien obligé de rêver certaines choses pour qu’elles puissent exister l’espace d’un instant. À présent il faut bien se frotter les yeux, se réveiller et se soumettre à l’évidence : les rêves ne sont pas faits pour se matérialiser. La vérité est que François Goldenberg-Cevert a remporté son seul et unique grand-prix sur ce même circuit le 3 octobre 1971. La vérité, nous le savons tous, est que l’accident du 6 octobre 1973 était sans pardon. François Cevert n’a pas su que Jackie Stewart allait se retirer et que son ami et mentor écossais le désignait à sa succession. Le passage de témoin n’aura ainsi jamais eu lieu et il hante pourtant tous les esprits.
Cet homme magnifique, si jeune encore, dont les yeux perçaient le cœur des plus jolies femmes aussi sûrement qu’ils évaluaient une trajectoire, dont les mains couraient aussi précises la sonate pour piano qu’elles maîtrisaient le volant de son bolide, ce fils du bijoutier Charles Goldenberg qui s’alignait en course sous le patronyme de sa mère, ce garçon surdoué pour la vie auquel la naissance, le talent, le charisme et la beauté promettaient tous les enchantements de l’existence n’aura jamais réalisé cet accomplissement ultime.
Le 6 octobre, il y a cinquante ans, j’étais un adolescent dévasté, incrédule et en larmes. J’avais au jour près exactement la moitié de son âge. Si longtemps après j’ai simplement cherché à explorer les ressources et les beautés d’un futur antérieur, j’ai souhaité suspendre brièvement la réalité, venger le passé et m’offrir le spectacle de ce qui aurait tout aussi bien pu advenir selon le destin qui lui semblait tout tracé.
Bel hommage, que cette chronique achronique !
Une approche troublante, nous dit Olivier Rogar. Je crois deviner ce qu’il veut dire : faut-il ramener à tout prix François Cevert à son ascendance juive par son père (Goldenberg) ? François Cevert était-il lui-même de religion juive ? Ou bien avait-il adopté la religion de sa mère, née Cevert, probablement de religion chrétienne ? Ou bien était-il athée, tout simplement ? On ne le sait pas, et on ne s’est jamais posé la question. Pour les passionnés de sport automobile, François Cevert était un héros laïque.
50 ans plus tard, voici François Cevert touché lui aussi par cette obsession identitaire, qui est probablement une des plus graves maladies de notre époque, gangrénant nos sociétés. Le héros laïque est rattrapé par la patrouille.
Effectivement la mise en avant du patronyme de François Cevert est troublante. Pour ma part j ai assimilé la démarche à cette coïncidence maintes fois évoquée, du déclenchement concomittant de la guerre du Kippour. Un évènement qui depuis 50 ans n’en finit plus de destructurer nos environnements économiques et géopolitiques et a lui aussi marqué notre génération.
Je partage l’avis de René, sans réserve. Moi aussi j’ai été troublé, voire choqué, par cette apparition du patronyme paternel. Peut-être était-ce une volonté, un peu maladroite, de marquer encore davantage le caractère onirique de cette note.
Une note par ailleurs agréable à lire, avec juste une petite erreur factuelle (si tant est qu’il puisse y avoir des erreurs dans un rêve …) : en 1974 les Brabham n’étaient pas encore sponsorisées par Martini, elles étaient toutes blanches.
j’espère que Olivier Rogar publiera la petite introduction que je lui ai faite. C’est un REVE, le titre le dit, c’est de la fiction, avec quelques libertés; sinon ça s’appelle journalisme et il est interdit de rêver un instant. c’est pourquoi je n’étais absolument pas certain de me voir publier. Le nom Goldenberg servait simplement à retarder l’arrivée du seul nom sous lequel le plus regretté des pilotes français a toujours été connu de nous tous. Merci pour le rappel concernant les Brabham. La livrée Martini est si populaire que même des BT42 sont aujourd’hui ainsi habillées et la toile fourmille d’images provenant de Grands-Prix historiques où les chassis 1974 apparaissent ainsi décorés. J’adore être pris en défaut (pas trop souvent) car ça dénote des lecteurs attentifs et connaisseurs.
juste pour la précision; il n’y a même pas de maladresse: observez qu’on passe de Goldenberg à Goldenberg-Cevert et enfin bien entendu Cevert tout court. Cette gradation n’est pas gratuite, c’est du travail d’écriture (pour utiliser un grand mot). Pour faire simple c’est ce qui permet la révélation progressive de l’identité du personnage et de la supercherie de la fiction. Vous comprenez bien que si j’avais écrit d’emblée le nom de François Cevert, tout le monde aurait crié au fou: « quel con ce Villers, Cevert il est mort en 1973, qu’est-ce qu’il vient nous raconter avec son GP des USA 1974 » et personne n’aurait lu passé la première phrase.
PETITS RAPPELS pour dissiper les troubles et dissiper trop de malentendus.
Je renvoie à l’intitulé: « faisons un rêve »: il ne s’agit donc pas de journalisme, de chronique, mais de fiction (étant bien conscient que le mot vise habituellement plus haut). J’étais parti du constat que Jody Scheckter, au volant de la Tyrrell qu’aurait dû piloter François Cevert, n’était pas passé si loin du titre 1974 promis à notre héros. Puis m’est apparu que si j’ajoutais à ses résultats une réplique de l’unique et glorieuse victoire de 1971, on arrivait à ce dénouement incroyable. Ne restait qu’à l’écrire et user (innocent subterfuge « littéraire ») du nom moins connu de son père pour soutenir la fiction et retarder l’entrée en lice du nom bien connu, à partir duquel le rêve s’écroulait puisque nous savons tous ce qui s’est passé le samedi 6 octobre 1973. Je n’avais pas songé un seul instant à l’aspect des choses que d’aucuns pourraient croire sous-entendu du fait des origines de son père. Mais parce que celui-ci, chassé enfant de son Ukraine natale par les pogroms et plus tard listé par les nazis, ne voulait pas risquer que le nom Goldenberg nuise à sa compagne et ses enfants, il avait renoncé à l’épouser ainsi qu’à leur donner son propre nom; ça c’est de l’abnégation quand on se représente ce que signifie pour un homme de perpétuer son nom! Désolé de décevoir la patrouille à la recherche de complots imaginaires: il n’y avait rien à rencontrer que ce qu’elle voulait croire trouver. Au fond je ne devrais pas blâmer, c’est juste l’air du temps et on le respire parfois à son insu. Au reste je suis persuadé que si Charles avait été un Goldenborg suédois et protestant, personne ne se serait ému à ce point de l’affaire. En l’occurrence j’ai négligé que cette origine particulière pouvait poser question, parce qu’elle n’en est pas une pour moi.
j’espère que ceci aide à remettre les choses pour ce qu’elles sont: un hommage nimbé de fiction, un petit effort par les mots pour donner corps à une immense admiration et une émotion jamais éteinte dont j’apprécie la ferveur partagée qui vous habite tous, qui avez réagi.
Entièrement d’accord, René. C’est sur certains blogs anglo-saxons, puis sur des groupes Facebook généralement bourrés d’erreurs, tenus par des incultes satisfaits, que j’ai commencé il y a quelques années à lire ce patronyme, « Goldenberg-Cevert », qui n’apparaissait nulle part jusque là dans la presse française, sous la plume de journalistes sérieux ayant connu Cevert. Par ailleurs, il est faux d’écrire qu’il « s’alignait en course sous le patronyme de sa mère » : il courait sous son propre nom, Cevert, François, Albert, né le 25.02.1944 à Paris 13, ainsi qu’il figurait sur son passeport. Je ne vais pas radoter les raisons de cette situation patronymique, que tout le monde connaît, et je me fous de savoir si François Cevert se sentait plus ceci ou cela : la question ne semble jamais s’être posée pour lui ou son entourage, au moins publiquement (cela ne nous regarde donc pas), et je fais même abstraction du fait qu’en droit juif, c’est le principe de la filiation matrilinéaire qui s’applique, nous éloignant encore un peu plus de cette inutile question. Evitons donc ces absurdités. Et puis – pardon -, j’ai vraiment du mal à adhérer à ce « rêve » qui recycle sans nécessité tous les clichés attachés à la personne d’un champion dont la carrière n’avait pas besoin de ce post-scriptum.
Bonjour,
Je partage sans réserve vos appréciations sur ce texte qui nous est proposé autant que je souscris aux propos de Monsieur FIEVET, dans sa première intervention. Je ne comprends d’ailleurs pas ce que cela apporte à la légende de François CEVERT et à son tragique destin que d’avoir mis en avant dans un tel récit le nom patronymique de son père. Il est certain que dans une biographie circonstanciée et documentée, il serait juste et nécessaire de rappeler les évenements Historiques qui ont voulu qu’il s’appelât François CEVERT comme cela était effectivement inscrit sur son passeport (cf. le livre de Jacqueline BELTOISE et Johnny RIVES). Car aborder la légende de François CEVERT par ce prisme conduit indubitablement à se poser des questions sur la pertinence et l’utilité de cette vision et de ce qu’il faut en retenir. Jamais personne ne s’est interrogé sur les origines confessionnelles de Peter REVSON, Jody SCHECKTER ou bien encore Stirling MOSS. Seuls leurs exploits qui nous ont été racontés ou que nous avons suivis nous ont passionnés.
Il faut écouter et voir les témoignages de ceux qui ont assisté à cette tragédie, aucun ne peut retenir son émotion, relire la note de Johnny RIVES et son récit de cette journée du 6 Octobre 1973 dans ce même blog ainsi que l’excellent ouvrage qu’il avait publié avec Jacqueline BELTOISE et aussi La Mort dans Mon Contrat de Jean Claude HALLE pour ne plus avoir la tentation de faire de tels songes. J’ai vu sur le site de l’INA ou sur You Tube un reportage consacré à l’histoire du Circuit Paul Ricard. Y figure un passage où CEVERT au pied du podium en 1973 fait part, tout sourire, à un journaliste (probablement Stéphane COLARO tellement on sent la proximité) de ses impressions sur ce Grand Prix de France qu’il terminât en seconde position. Ces images sonores sont le reflet de ce qu’était la liberté de ton et l’effervescence de cette époque : un paradoxe aujourd’hui. Elles sont aussi rafraîchissantes qu’elles brouillent le regard. J’y étais ! Voilà le rêve que je continue de faire.
« qu’étaient » bien sûr!
Splendides photos illustrant ce post . Sur la première , 3 roues ne touchent pas le sol : peut etre à Montjuich vu le batiment en arrière plan . Sur la seconde , on constate que ces champions aux cheveux longs étaient bien rasés de près contrairement aux mal élevés de 2024 ( dont les deux français ) . Pour le reste , 100% d’accord avec M.FIEVET : j’avais 23 ans à l’époque et c’était françois CEVERT , full stop .
Je partage tout à fait l’avis de Monsieur Fievet et par ailleurs je ne comprends pas trop l’intérêt de cette fiction se rapportant à ce qu’aurait pu être l’issue de la saison 1974 dans le cadre d’un hommage à François Cevert, ce grand pilote parti trop tôt et qui restera toujours dans nos mémoires. J’avais 16 ans en 1973 et à chaque 6 octobre depuis ce drame, le souvenir de ce jour funeste me revient toujours avec la même tristesse.
On peut ne pas ressentir l’intérêt de rêver, de faire un peu de miel avec des larmes anciennes. Dommage de ne pas se comprendre: nous avions presque le même âge et ressenti le même choc.
Voici ce que Jean Villers m’a communiqué. Je crois utile de le publier en commentaire. Dont acte en ce qui nous concerne.
Cher Monsieur,
Je suis allé consulter votre site et j’ai pu lire les réactions
Je n’avais pas un seul instant songé que des gens détourneraient l’affaire sur les rivages houleux des religions.
J’en suis désolé, bouleversé et fâché de voir jusqu’où vont les arrières pensées.
Parler de François Goldenberg c’était ménager un tant soit peu la survenance du nom Cevert dans le récit.
Ensuite j’ignore tout autant si Charles Goldenberg qui était juif ( les dangers de superposer état-civil et spiritualité) était simplement de naissance juive ou s’il était pratiquant. Pas plus n’ai-je idée de ce que croyait François et ça n’a de toute manière aucun objet entre nous, amateurs de voitures.
Je suis belge et extrêmement francophile et bien naturellement François Cevert est français avant tout. Autre précision, je ne suis absolument pas juif et sans acquaintance non plus tout comme je n’avais nullement la guerre du Kippour en tête. J’oubliais qu’en France certains en ont voulu à Gérard Oury d’avoir commis Rabbi Jacob. C’est fou comme les verres d’eau attirent les tempêtes. Par contre ce que le père de François Cevert a choisi de faire, renoncer à ce que les enfants portent son nom pour les préserver plus sûrement, me parait digne de respect et une belle leçon de choses par les temps qui courent et méritant d’être connue.
Mais afin de ne pas alimenter de polémiques qui feraient tache sur un hommage, j’aimerais que vous publiez en guise de réponse le petit mot d’introduction que je vous faisais : tout est là, je voulais simplement que mon hommage passe par la fiction et l’usage du nom Goldenberg retardait l’apparition de François Cevert dans le récit. Bien entendu, vu l’introduction que vous y avez logiquement faite, le suspense n’était plus de mise.
Au cinquantième anniversaire de la disparition de François Cevert, dans la mesure où de beaux hommages et résumés de sa carrière n’ont pas manqué de fleurir, j’ai eu envie de faire vivre un instant par l’imaginaire et l’écriture ce couronnement qu’il avait fait espérer à toute la France et à tous ceux qui étaient sensibles à l’élégance, à la beauté du geste et au talent, cette apothéose à laquelle le destin avait fermé brutalement la porte à la stupeur générale.
J’allais sur mes 15 ans, ce 6 octobre 1973. Longtemps après, ma mère me redisait « tu n’as jamais été aussi abasourdi que lorsque tu as appris la mort de François Cevert ». Cet épisode demeure encore et toujours dans un repli douloureusement sentimental de mon âme.
Ce jour ( 25/02/2024) même marque le 80ème anniversaire de sa naissance. Je crois que quelque part en Ecosse, Sir Jackie y songe avec émotion.
Cher Monsieur,
Votre lettre vient à point pour dissiper le malentendu. C’est donc par l’effet d’un procédé rhétorique que le nom de Goldenberg apparaît plusieurs fois dans votre texte. Je n’avais absolument pas vu cela, et j’en suis désolé, car mon message était un peu sec. Et surtout « à côté de la plaque ».
Mais puisque vous êtes Belge, je me permets de vous expliquer mon message par le contexte français actuel. Notre pays est actuellement envahi, et même submergé, par les questions communautaires, par les revendications identitaires, par l’affirmation des identités malheureuses ou blessées, qui parfois tournent à l’exclusion, au boycott, à l’interdiction, au déboulonnage des statues, quand ce n’est pas à l’affrontement pur et simple (et pas seulement verbal). Cette situation me désole d’autant plus que je n’en vois pas la fin, et je pense même que cela s’aggrave. D’où ma réaction exaspérée.
René Fiévet
Mille mercis pour cette honnêteté et la bonne compréhension de la démarche. n’ai-je pas écrit qu’on respire malgré soi un peu l’air du temps; souvent maussade, parfois carrément mauvais, je savais qu’il ne me fallait pas blâmer, juste expliquer. J’ignorais en m’aventurant à proposer ce petit texte que ça susciterait autant d’incompréhensions. Je suis bien conscient du contexte français parce que je suis un des plus français des belges. Parfois je soupire en songeant que ce pays si merveilleux ne s’apaisera jamais. Dès 1962 je voyageais à 140Km/h, enfant à l’arrière de la DS paternelle sur vos routes et je m’en vantais auprès du policier au sourire entendu le soir au bar de l’hôtel de la Croix Blanche à Nuits-Saint-Georges. chez ma grand-mère, le râteau de l’antenne permettait de capter « Lille », l’ORTF et je collectionnais les photos ELF en 30X21 qu’un article présent sur le forum vient me rappeler. J’avais appris à imiter fort bien la signature de ma première grande idole, Jackie Stewart. François devait naturellement prendre la suite, promis au même succès.
Le procédé est moins rhétorique que narratif. Le problème est tout simplement qu’il ne s’appuie sur aucune réalité patronymique : un tel effet, s’il est arbitraire, laisse la fiction (uchronie dans ce cas) du côté de la fiction, alors qu’elle aurait dû, par la surprise, provoquer un effet de réel que nombre d’entre nous auraient certainement apprécié. Disons que c’est raté.
Je ne suis pas sûr non plus des autres justifications (ah, le nom de M. Goldenberg n’est pas évocateur ?…). Mais arrêtons là, sans nous engager inutilement sur les pentes savonneuses des « revendications identitaires » et les débats de société verrouillés. Plaidons donc la maladresse et arrêtons la morale.
Puisque nous sommes dans les rêves …. moi aussi, il y a près de 18 ans, j’avais raconté le mien sur l’excellent blog « Mémoire des Stands » de Patrice Vatan …. à la relecture, je me dis que je ne risque pas grand’chose à le proposer aujourd’hui aux lecteurs de Classic Courses… en espérant qu’ils aient un souvenir à peu près clair du déroulement réel du Grand Prix d’Argentine 1974….
Il faisait chaud, très chaud dans le parc Almirante Brown de Buenos-Aires alors que les voitures s’alignaient sur la grille de départ pour ce premier Grand Prix de la saison. « Aujourd’hui, c’est pour moi ! » pensait-il alors qu’il terminait son tour de chauffe.. « J’ai raté d’un rien la victoire ici-même l’an dernier, si mes freins avaient tenu Emerson ne m’aurait jamais passé « ….Il jeta un coup d’œil vers sa gauche. Ronnie, qui l’avait battu d’à peine un dixième pour la pole, faisait nerveusement monter en régime le moteur de sa fidèle Lotus 72. Cette première ligne de l’année 74 ressemblait fort à un prolongement de la saison dernière…Mêmes voitures, mêmes pilotes devant. « Emerson est juste derrière moi, il devait espérer mieux se placer avec la Mc Laren….par contre, Regazzoni en deuxième ligne, ça c’est une surprise…la Ferrari a l’air d’avoir sacrément progressé cet hiver ». Il jeta un coup d’œil vers le muret des stands, d’où Jackie lui adressa un signe d’encouragement. L’Oncle Ken n’était pas là, non, il était sans doute au niveau de la sixième ligne, à veiller sur le petit dernier. « Une seconde et demie » pensa-t’il avec un large sourire, » je lui ai collé une seconde et demie, au petit prodige »….Bien sûr, les deux hommes s’étaient officiellement réconciliés et affichaient la camaraderie de bon aloi qui sied à deux coéquipiers. Mais François ne pouvait s’empêcher de garder une dent envers le Sud-africain. Jody Scheckter avait effectué l’année précédente des débuts fracassants dans tous les sens du terme, lors de quelques grands Prix ou Mc Laren avait engagé une troisième voiture pour lui. Certes, le garçon s’était montré terriblement rapide, mais avait aussi fait preuve d’un excès de fougue qui n’était pas resté sans conséquences. Au Paul-Ricard, il avait inauguré la série en sortant proprement Emerson Fittipaldi, ci-devant Champion du monde en titre. A Silverstone, il avait déclenché à la fin du premier tour un carambolage qui avait éliminé un bon tiers du plateau….et à Mosport, il s’était accroché avec François et avait envoyé la Tyrrell s’écraser violemment sur le rail du dangereux circuit canadien. François s’en était miraculeusement sorti avec une cheville fracturée, qui l’avait néanmoins forcé à déclarer forfait pour le Grand Prix des Etats Unis ….Au-delà de la blessure, il en voulait surtout à Jody de l’avoir ainsi empêché de se battre jusqu’au bout avec Peterson pour la deuxième place du Championnat, et surtout de lui avoir fait rater le 100ème et dernier Grand Prix de Jackie Stewart, et la fête spontanée qui avait réuni tout le petit monde de la F1 le dimanche soir à Watkins Glen pour célébrer le troisième titre du maestro . Dans l’euphorie du champagne, ce dernier avait officialisé son retrait de la compétition, et la nomination de son ami François comme premier pilote du team Tyrrell. Quelques semaines plus tard, François avait eu un peu de mal à cacher son scepticisme quand Ken Tyrrell lui avait annoncé au téléphone le nom de son coéquipier…..et pendant les deux journées d’essais à Buenos-Aires, il n’avait pu s’empêcher de jubiler intérieurement en voyant Jody désemparé et incapable de comprendre le fonctionnement de sa voiture. Ces Tyrrell 006, ultra-courtes, nerveuses, instables, vicieuses même à la limite, ne pouvaient être menées au maximum de leurs possibilités que par des pilotes virtuoses….Scheckter, dont la seule expérience avait été acquise sur des Mc Laren beaucoup plus faciles à conduire, était réellement un peu à côté de ses pompes en ce début de saison … »Hé oui mon garçon, tu as eu la vie un peu trop facile l’an dernier » pensa François en engageant la première, alors que Juan-Manuel Fangio levait le drapeau argentin.
« Un tour, bon sang, encore un tour…. » François bouillonnait intérieurement, à cause de la chaleur bien sûr, mais aussi de rage contre lui-même….Tout avait pourtant bien commencé, il avait laissé Peterson mener deux tours, puis l’avait passé proprement au freinage de la grande courbe au fond du circuit….et il s’était envolé, caracolant en tête jusqu’à ce fatidique 31ème tour…..il venait de rattraper François Migault, et s’apprêtait à le déboîter proprement pour lui prendre un tour. Alors qu’il écrasait la pédale de frein, il avait vu fugitivement un liquide s’échapper du moteur de la BRM, et avant qu’il puisse réagir sa voiture était partie dans une folle série de tête-à-queue dans les vastes dégagements en herbe entourant le circuit. Heureusement, il n’avait rien touché, mais le temps qu’il redémarre son moteur calé et rejoigne la course, Reutemann, Hulme, Regazzoni et Hailwood étaient passés….il avait réussi à rattraper et doubler les deux derniers, mais Carlos était loin devant et Hulme avait encore un avantage de trois secondes à quatre tours de la fin. « Bon, je suis sur le podium, jouons la sécurité, je me contente de la troisième place » pensa-t’il……et au même moment, il avait aperçu Reutemann levant les bras au ciel, debout à coté de sa Brabham blanche arrêtée sur le bord de la piste……et au passage devant les stands, son panneau affichait » P2 / Hulme – 3s « . « Bon, maintenant c’est quitte ou double » pensa François en écrasant l’accélérateur. Au passage suivant, il était dans les échappements de la Mc Laren. « Un tour, bon sang, encore un tour….. »
Très beau rêve ! Combien de fois n’ai je pas regretté qu’il ne se soit pas fait un peu plus mal à Mosport, juste un peu, suffisamment pour ne pas être en état de conduire deux semaines plus tard …
Et bonne remarque sur Scheckter et la 006 : quand on sait qu’il n’a commencé à marquer des points qu’avec la 007, au 4e grand prix, on ne peut s’empêcher de penser que Cevert aurait pu en marquer plus tôt avec la 006 et qu’alors tous les espoirs lui étaient permis. Mais bon …
J’ADORE et je suis bien aise de lire que je ne suis pas le seul rêveur ici.
Je me suis marié le 6 octobre 1973 ! impossible d’oublier cette date…
J’arrive un peu tard dans votre « débat », ne l’ayant découvert que hier. Je suis étonné par les « réserves » de René et Olivier que je ne partage pas, en toute amitié. Certes, le procédé consistant à utiliser nom du père de Cevert est un peu maladroit, mais de là en en faire un fromage, n’allons pas si loin ! Je sais qu’on vit une époque où tout peut être mal interprété, mais je pense sincèrement que Jean Villers l’a fait sans arrière-pensée et que son souhait était de rendre un hommage un peu décalé au champion disparu. J’ai trouvé cette note agréable à lire, d’autant qu’elle est bien écrite.