Ayrton Senna et la harpiste de l’hôtel Crillon

par | 8 Mai 2024 | 22 commentaires

Rencontre avec un inconnu

J’ai rencontré Ayrton Senna pour la première fois alors que je préparais le Concours d’entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et que je jouais dans les palaces parisiens pour payer le crédit de ma toute nouvelle harpe.

Dita Orlov

 

Sortant d’un rendez-vous je pense, Ayrton Senna m’a observé quelques minutes, puis il s’est approché de moi et m’a glissé à l’oreille en plaisantant que, lui aussi, préférait avoir le minimum de semelle pour être le plus précis possible sur les pédales… J’ai en effet toujours joué de la harpe pieds nus (harpe qui possède 7 pédales et un pédalier sur 3 niveaux), même en public, cachant mes pieds sous ma jupe (apparemment pas si bien que cela).  Il s’est ensuite assis lentement et voilà comment a débuté une conversation très technique et absolument surréaliste entre la position du pilote et celle de la harpiste : angles, sensations, rapidité, efficacité, réactivité, force nécessaire…

Sa très vive intelligence et la formidable précision de sa pensée m’ont tout de suite époustouflé.

La liberté de cet échange était, étonnement, totalement dénué de préjugés et simplement axé sur le sujet qui nous était commun ; ceci sans que mon âge ou nos différences ne viennent y interférer. Lorsqu’il s’est présenté après quelques minutes, j’avoue avoir été beaucoup moins à l’aise pendant un petit moment ; mais voyant la détresse profonde que cela provoquait dans ses yeux ; je me suis fait violence en un instant pour revenir au contact simple qu’il semblait attendre. Il était d’une parfaite politesse et physiquement d’une discrète sophistication. Je n’avais jamais et je n’ai jamais depuis rencontré une personne dont l’intelligence était si palpable. Je me souviens avoir pensé que son intelligence transpirait même dans sa façon de bouger et de sourire. Je garde un merveilleux souvenir de ce moment privilégié.

Il y eu ensuite beaucoup d’autres moments comme celui-là. Je ne les ai ni comptés ni répertoriés car je pensais que cela durerait toujours… Ce qui nous liait intellectuellement et alimentait nos échanges était notre volonté commune d’utiliser notre pratique comme vecteur pour en apprendre plus long sur l’essentiel ; à savoir les procédures et les motivations de ce qui nous fait agir et être performant.

Nous avions certaines difficultés communes : je suis dyslexique (sauf à la harpe), et lui avait eu dans son enfance un problème psychomoteur qu’il ne maîtrisait pas toujours à 100% encore à l’époque  lorsqu’il était très fatigué (sauf au volant);  difficultés qu’on a bien du mal à s’imaginer au vu de son degré d’agilité. Pour contrer cela, il s’était peu à peu astreint à acquérir la capacité de pouvoir parfaitement dissocier les sensations venant de la gauche de son corps de celles parvenant de la partie droite et pouvait ainsi lancer des ordres conscients à l’une comme à l’autre de façon très précise.

Nous considérions tous deux que de s’analyser était la seule clé et que la maîtrise du mental et la qualité de sa connexion corporelle grâce à la concentration nécessitaient beaucoup de recherches. Ses propres observations et déductions tentaient en toutes circonstances d’utiliser tout ce qui était à sa portée et son désir de comprendre ne s’émoussait jamais. Un de grands talents cachés d’Ayrton Senna était notamment de savoir lire dans les pensées des chevaux. C’était absolument époustouflant ! Une seule minute d’observation intense et il pouvait alors vous dire non seulement ce que le cheval ressentait et comment il allait agir ou réagir dans les minutes suivantes ; mais également son caractère profond et ce qu’il pensait de son cavalier. Pas étonnant dans ces conditions de parvenir à anticiper le comportement des autres pilotes sur la piste… L’étude de la psychologie (la sienne et celle des autres) occupait une place importante de sa démarche intellectuelle ; et cette étude millimétrée réduisait souvent le fil mince qui sépare l’examen du mental et celui plus subtil de l’âme.

J’ai passé ces dernières années à écrire un livre en partie basé sur la richesse de nos échanges : « Une formule 1 au bout des doigts ». Ayrton Senna était, au sens premier du terme,  un véritable intellectuel doté d’un esprit de synthèse hors norme. Il était un chercheur sans peur et sans concession et un professeur doué d’une grande générosité. Le fait que je sois une musicienne ou une femme n’est jamais rentré dans l’équation de nos discussions. Il semblait que cela n’ait eu strictement aucune importance à ses yeux.

Il ne recherchait à tout moment qu’à obtenir les conditions d’un dialogue d’égal à égal et son désir de partager était sans nul doute au moins aussi grand que celui de comprendre. J’ai depuis toujours essayé de suivre son exemple.

Dita.

Note d’Olivier Rogar : Cet article a été publié ici en 2014, il y a donc dix ans. C’est Philippe Streiff qui m’avait présenté celle qui se faisait appeler Dita Orlov. Après l’avoir suivie sur les réseaux sociaux quelques années, j’ai constaté qu’elle en était sortie. J’ignore donc ce qu’est devenue Dita. Tout comme son intéressant projet de livre…
 
 
 
 
 
Dita Orlov – Harpe – Archives de Dita Orlov
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22 Commentaires

  1. Pierre Ménard

    Quelle merveilleuse rencontre inattendue ! Qui indique bien à quel point Senna était avide de tout comprendre en vue d’un éveil optimal de l’esprit . Dita, si vous lisez ce commentaire, j’aimerais vous poser une question : avez-vous pu savoir si Ayrton, au-delà de l’aspect technique de la chose, était touché par la musique, s’il en écoutait ?

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  2. Michèle Turco

    Très joli témoignage d’une merveilleuse rencontre …de celles que nous réserve la vie. Ce parallèle entre la pratique d’un instrument avec la recherche de l’excellence mais aussi du ressenti émotionnel, etla maîtrise d’un pilotage fin et intelligent est très intéressant. On sent bien Dita, qu’Ayrton est toujours présent pour vous comme un repère, un compagnon de réflexion. Ce témoignage est très riche d’informations et d’émotions : merci Dita de nous le confier – aussi précieux et même plus qu’un bijou dans son écrin.Je l’ai relu plusieurs fois et le déguste sans modération…

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  3. Flugplatz

    Dans ses séances de coaching, Alain Ferté prend souvent exemple sur la vidéo en cam embarquée de la dernière spéciale du rallye de Nouvelle Zélande où Marcus Grönholm emporte la victoire devant Loeb pour 4 dixièmes. « Regarde les mains sur le volant, regarde la précision et la douceur des gestes, regarde les trajectoires… » Et oui, n’en déplaisent aux détracteurs ce ce sport, le pilotage peut aussi être tout à la fois une science et un art. Merci, merci, merci Dita.

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  4. classic COURSES

    Je me demande par ailleurs et avec une certaine perplexité combien et quels pilotes ont pu avoir une approche similaire dans leur recherche de la performance.

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  5. PIerre Gaston

    Merci pour se document exceptionnel à travers lequel on comprend (encore) mieux pourquoi et comment cet homme était exceptionnel, et rare. Merci

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  6. Marc

    Peut être Vettel en est il le plus proche à sa manière, et à son époque.

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  7. François Blaise

    Récit d’une grande sensibilité , merci Dita , merci Olivier.

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  8. Raymond Jacques

    Une histoire hors du temps, une rencontre de purs esprits, comme il en existe peut-être au-delà des miroirs… Fascinant…

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  9. Michèle Turco

    J’ai relu cet article avec toujours autant de plaisir. L’approche intellectuelle, et même mentale et spirituelle de chacun des deux arts : celui de la musique et celui du pilotage, est une approche moins déclinée dans la presse… un autre angle de vue pour aborder l’exigence personnelle dans l’optimisation de son instrument : qu’il s’agisse d’une harpe ou d’une Formule 1. Un article empli de sensibilité, d’émotions et de pureté. Très aérien finalement; nous entraînant avec une certaine évidence vers l’envie de donner le meilleur de soi dans ce que l’on fait de sa vie. Merci Dita et merci Classic Courses.

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  10. Pierre Gary

    Superbe !

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  11. Marc Pontier

    Cet article est évoqué dans l AUTOhebdo spécial Senna qui vient de paraître 😉

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  12. Patrick Brunet

    Incroyable article !!!👌

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  13. Séb Clavé

    excellent le mot est faible , ou apparait cette deficience droite gauche chez Senna deja evoquee .

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  14. Paul-Henri Cahier

    Extraordinaire. Où l’on comprend à quel point Senna était à nul autre pareil.

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  15. Jean-Philippe Grand

    Quand deux artistes doués d’une sensibilité et d’une intelligence hors pair se rencontrent….!

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  16. Marc Mandet

    Passionnant. Il serait vraiment intéressant de retrouver cette Dita, ne serait-ce que pour en savoir plus sur ces conversations. La personnalité de Senna est vraiment passionnante!

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  17. Janick Saunier

    Vraiment très intéressant et inédit pour moi

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  18. Jean-Paul Orjebin

    Cette belle note ressortie des archives de CC est intéressante à plus d’un titre. Déjà, à sa première parution, elle m’avait intrigué.
    Je dois avouer qu’Ayrton Senna n’avais jamais été dans mon Panthéon des pilotes enchanteurs, peut-être que l’engouement général bloquait mon empathie, par réaction idiote et un esprit de contradiction ridicule. Alors, cet angle pris par cette harpiste avait capté mon attention et fait réviser mon sentiment vis-à-vis d’Ayrton. Déjà, sa mort, vue en direct, m’avait ému aux larmes, ce sombre dimanche qui contrastait sans vergogne avec ce ciel lumineux et sans nuage au-dessus de Paris.
    Mais, un autre sentiment étrange m’anime à la relecture des propos si intelligents de Dita Orlov. Ne seraient-ils pas apocryphes ? Loin d’en minimiser l’intérêt, cela ajouterait encore de la valeur à la note et à l’émotion intense qu’elle dégage.
    A la question que Pierre Lazareff posait à Blaise Cendrars : « Mais le Transsibérien, vous l’avez pris ? »
    Il répondait : « Mais je vous l’ai fait prendre, non ? »

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    • Olivier Rogar

      Cher Jean-Paul, « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende ». (L’homme qui tua Liberty Valance).
      Cette histoire est trop belle pour n’être qu’un fantasme. Et quand bien même…

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      • JP Squadra

        Comme Jean-Paul, la relecture émouvante de cet article de l’énigmatique Dita Orlov m’a fait penser à ce courrier adressé à mémoires des stands par l’inoubliable Isabelle de Bailleul…
        Olivier, excellente cette référence à Liberty Valance !

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  19. eric bhat

    Papier rare ! Passionnant ! Unique ! On peut penser que Senna était un chouia monomaniaque : comparer aussitôt sa position dans une monoplace à l’installation d’une harpiste, soit ! C’est assez logique de la part d’un pilote. Mais comprendre en quelle estime un cheval tient son cavalier, ça montre combien le brésilien était spécial . Merci pour ce régal de lecture qui m’avait échappé il y a dix ans…

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  20. richard JEGO

    Laissez nous rever .
    Très beau texte , peut etre apocryphe : so what ?
    C’est beau et poétique et tellement loin de la brutalité des sports mécaniques qu’on veut ou voudrait ( ?) y croire .
    Un nommé MORT SCHUMANN ne chantait il pas : dreams are my reality ? Et dans ce monde , un peu de reve , surtout dans un cadre tel que l’hotel Crillon d’avant travaux , fait du bien .

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Olivier Rogar
« Petrol head » ? L’automobile m’a toujours passionné. Les tacots, les goûters au Pub Renault, Saint Antonin à Aix en Provence et enfin le Paul Ricard, m’ont fait passer de Sport-Auto à Auto-Hebdo et l’Equipe. Attrait pour les protos du Mans et les CanAm d’abord. Puis la F1 au cours de cette incroyable saison 1976. Monde aussi inaccessible que fascinant que j’ai fini par tangenter en 1979-80 au Paul-Ricard puis en Angleterre. Quelques photos m’ont amené à collaborer à «Mémoire des Stands» puis, à sa disparition, en 2012, à créer Classic COURSES. Je trouve dans le sport automobile les valeurs de précision, de prise de risques, de rapidité dans la décision dont la maîtrise conditionne une vie « active ».